À 18 ans, Luka Dončić est déjà l’un des meilleurs joueurs du Real Madrid, et donc d’Europe. Le continent n’avait pas couvé une telle pépite depuis longtemps. Du haut de ses 2,01 m, le Slovène est le meneur du présent et du futur. Simultanément.

Par Yann CASSEVILLE

 

Quand Luka Dončić est né, deux de ses actuels coéquipiers du Real, Felipe Reyes et Andrés Nocioni, avaient déjà commencé leur carrière. Avec le prodige slovène, tout va très vite. Cet automne, dans le numéro 3 de Basket, il figurait dans les pages «Jeunes talents», qui présentent les potentiels de demain. Quelques mois plus tard, la rubrique est déjà devenue trop petite pour lui. Il n’est plus seulement un jeune à suivre, il compte d’ores et déjà parmi les meilleurs joueurs du continent. À tout juste 18 ans, lui qui est né le 28 février 1999.

Au sein du Real, qui a terminé en tête de la première phase de l’Euroleague, il est tout à la fois la révélation, la confirmation et la sensation de la saison. Avec 8,3 points à 46% aux tirs dont 41% à longue distance, 4,4 rebonds et 4,3 passes pour 13,9 d’évaluation en moins de 20 minutes, il se classe deuxième évaluation de l’équipe. Début février, encore mineur, il a disputé son centième match sous le maillot madrilène, et compte déjà deux championnats d’Espagne et deux Copa del Rey à son palmarès. Dire qu’au début de la saison, ce gamin capable de dominer l’Euroleague ne pouvait ni acheter une bière ni conduire… C’est sa maman qui l’emmenait aux entraînements.

 

À 13 ans, de Ljubljana à Madrid

La légende, telle que racontée par Marca, veut qu’à trois mois, les pleurs du petit Luka cessaient seulement lorsque sa maman, Mirjam Poterbin, emmenait son fils à la salle de basket, où s’entraînait son père, Saša Dončić (2,01 m), un ancien international slovène qui a porté à six reprises le maillot d’Évreux en Pro B en 2001-02. La légende dit aussi qu’à chaque anniversaire, l’enfant recevait le même cadeau, un ballon de basket, de quoi en entasser plus de cinquante dans le garage. À l’évocation de ces anecdotes, Mirjam Poterbin sourit. «Ce qui était dans Marca n’est pas totalement vrai», nous confie la mère. «Je n’ai jamais dit qu’il n’était calme que sur un terrain, il l’était aussi en dehors. Et pour son anniversaire, il voulait toujours un ballon, mais pas seulement de basket. Quand Luka était un petit garçon, il ne savait pas vraiment s’il voulait devenir basketteur. Il était très bon dans tous les sports. Il s’entraînait aussi au football, au judo, il skiait beaucoup…» C’est à 8 ans qu’il a dû faire un choix et opta pour le basket.

Ses performances lui ouvrent les portes de l’Olimpija Ljubljana, le club de référence en Slovénie, et attirent les regards des principales puissances européennes. En 2012, il s’engage pour cinq ans en faveur du Real. À 13 ans, nouveau pays, nouvelle vie. «Quand il a quitté la maison, ça a été un gros choc pour moi comme pour lui. Je savais qu’il travaillait dur, avait un talent, était très confiant, mais aller dans un endroit où personne ne parle votre langue, où presque personne ne parle anglais, sans ta famille, tes amis, c’est très difficile», commente sa maman. «Au début, c’était vraiment dur pour nous deux. Je lui rendais visite presque tous les week-ends. Il y a un an j’ai déménagé à Madrid et tout est plus facile.»

Sur les parquets, la langue est universelle aussi Dončić ne souffre pas d’un temps d’adaptation, raflant les titres et récompenses dès son arrivée. Le 17 avril 2015, à 16 ans et deux mois, il devient le plus jeune de l’histoire du Real à jouer en Liga Endesa.

 

 

Plus jeune que Ntilikina

Aujourd’hui, celui qui est toujours un Petit Prince peut déjà ambitionner devenir Roi. Collectivement, il briguera ce printemps le sacre européen. Individuellement, il marque les esprits semaine après semaine. Fin décembre en Euroleague, 16 points, 6 rebonds, 5 passes, 25 d’évaluation face à Bamberg puis 17 points, 5 rebonds, 9 passes, 31 d’évaluation contre l’Efes Istanbul ; MVP de la journée en mi-janvier après avoir frôlé le triple-double, 10 points, 11 rebonds, 8 passes, 32 d’évaluation contre le Maccabi ; début février 16 points, 9 rebonds, 6 passes, 30 d’évaluation face à Vitoria. «C’est la première saison qu’il joue vraiment au niveau pro et il est déjà très bon», nous rappelle le Serbe Igor Kokoškov, assistant-coach  au Utah Jazz et surtout sélectionneur de la Slovénie. «Luka est l’un des diamants du basket international.»

À titre de comparaison, la pépite française, Frank Ntilikina, qui impressionne le basket tricolore en jouant 17 minutes par match en Pro A, a sept mois de plus que Dončić. Derrière le Slovène, les jeunes de l’Euroleague tenant un vrai rôle sont nés en 1997 (le seul Ante Žižić à Darüşşafaka) et 1995 (Aleksandar Vezenkov à Barcelone, Cedi Osman à Efes, Ilimane Diop à Vitoria, Marko Gudurić à l’Étoile Rouge de Belgrade). Ils ont quatre ans de plus !

La comparaison la plus évidente ramène dix ans en arrière, quand Ricky Rubio jouait le Top 16 à 16 ans puis remportait l’Eurocup avec 12,9 d’évaluation à 17 ans, sous le maillot de Badalone. Dončić évolue chez un géant, l’immense Real. «C’est le meilleur prospect européen que j’aie jamais vu», assure David Sardinero, directeur du magazine Gigantes del Basket. «Je me souviens du très jeune Rubio, mais Luka est meilleur que lui au même stade. Il est plus dominant. Il est physiquement à un autre niveau et son shoot s’est considérablement amélioré.»

 

Il rappelle Dražen Petrović

L’Europe a-t-elle déjà vu pareil phénomène ? La réponse d’Igor Kokoškov fuse. «Dražen Petrović. À 15-16 ans, il était déjà professionnel. L’une des raisons pour lesquelles le basket yougoslave était si fort est que les coaches avaient le courage de faire jouer les jeunes. Il faut donner beaucoup de crédit au Real et au coach Pablo Laso pour avoir eu le courage de faire jouer Luka alors que le Real a beaucoup de pression.» Petrović, l’inoubliable Croate, a intégré l’élite yougoslave à Šibenik en 1979, à 15 ans, atteint la finale de la Korać 1982 et 1983 (battu par Limoges) à 17 et 18 ans, remporté l’Euroleague avec le Cibona Zagreb en 1985 à 20 ans.

À regarder jouer Dončić, sa polyvalence transpire. Il manie parfaitement la balle, trouve des passes lumineuses, enchaîne feintes et changements de direction pour filer au cercle, peut dégainer de loin, n’hésite pas à prendre ses responsabilités dans les moments chauds. Et il joue juste. La tête constamment levée, il semble voir le jeu avec une action d’avance. Sardinero et Kokoškov sont bluffés par le même mot : maturité. «Il prend les bonnes décisions sur le terrain. J’ai parlé avec beaucoup de vétérans de la ligue espagnole et tous m’ont dit que quand ils affrontent Luka, il ne ressemble pas à un meneur de 17-18 ans, de par son attitude et du fait qu’il ne commet presque aucune erreur», raconte Sardinero. «Il joue comme un vétéran !», continue Kokoškov. «Ce qui est incroyable avec lui, qui n’a pas tant d’expérience que ça, c’est qu’il montre déjà tant de maturité. C’est un don de Dieu. Il a l’intelligence du jeu, il est toujours dans l’anticipation, son cerveau travaille très vite, traite rapidement les informations qu’il reçoit, et en pensant de façon collective, pas égoïste.»

 

 

Il a dit non à l’Espagne

Cet été, il se produira sur la plus grande scène du continent, au championnat d’Europe, pour lequel il revêtira le maillot de la Slovénie… après avoir été courtisé par l’Espagne. «S’il veut jouer pour l’Espagne, nous serions ravis parce qu’il a le potentiel pour», déclara Jorge Garbajosa, le président de la fédération hipanique. «Ils ne lui ont jamais demandé s’il voulait jouer pour eux», conteste Igor Kokoškov. De toute façon, toute tentative d’approche était vaine. «Selon ses parents, il n’y a jamais eu de doute, son cœur est slovène, il a pris la décision dans son esprit il y a longtemps», reprend Kokoškov. «Il se sent Slovène et n’a jamais envisagé jouer pour l’Espagne», appuie Sardinero. Le principal intéressé a mis fin à tout débat : «Je suis très reconnaissant envers le Real, la ville de Madrid et l’Espagne, mais mon choix a toujours été de jouer pour mon pays, la Slovénie.»

Après l’Euro, Dončić retrouvera le Real pour la saison 2017-18. La seule certitude concernant son avenir car en 2018, il deviendra éligible pour la draft NBA. Les prévisions le placent déjà sur le podium et toutes les franchises salivent d’impatience. Actuellement, le Real négocie afin de le prolonger. «Le Real fait de gros efforts pour le garder, en lui offrant un salaire revu à la hausse avec des clauses de départ et un buy-out», confie Sardinero.

Qu’un Top 3 de draft reste en couveuse en Europe n’arrive jamais. «Il y a une option dont personne ne parle mais que je perçois comme une possibilité : il ne s’inscrit pas à la draft 2018 et continue une année de plus à Madrid sans être drafté», imagine Sardinero, qui convient qu’un tel scénario deviendra improbable «s’il gagne l’Euroleague et est MVP de l’Euroleague ou l’ACB l’an prochain».

 

 

Dès 2018, la NBA ?

Dans tous les cas, l’Europe sera le théâtre de son évolution pour encore une saison, a minima. Le temps d’observer sa progression, de voir sa courbe de croissance atteindre son point maximal ; annoncé à 2,00 m en début de saison, il aurait pris depuis quelques centimères. Le défi majeur sera de ne pas se brûler les ailes. «C’est le plus grand challenque que Luka aura : rester normal et être lui-même. Être le meilleur ne doit pas changer qui il est. Simplement profiter du jeu, savoir l’apprécier, ce n’est pas facile avec autant d’attentes autour de soi», rappelle Kokoškov. «Un grand coach disait : ne croyez pas en votre héritage, en votre légende personnelle, parce que ça n’existe pas, les médias en créent une pour vous. Alors ne lis pas les journaux. Ils font simplement leur boulot, qui est de parler de ces joueurs spéciaux, de créer des histoires.»

La pression, la célébrité, l’argent, les filles, vont apparaître en continu. Pas de quoi inquiéter sa mère. «Jusqu’ici tout va bien, il n’a pas de problème avec tout ça, nous en avons déjà parlé», évacue Mirjam Poterbin. «Luka a la tête claire et les pieds fermement ancrés au sol. Il est très mature. Il sait exactement ce qui est bon ou non. Le basket est sa vie et il mettra tout là-dedans.» Ne reste plus qu’à regarder, apprécier. C’est déjà beau, c’est déjà grand. C’est un gamin. Pas d’histoire à créer. La légende s’écrit d’elle-même.

Article extrait de Basket Le Mag, numéro 8, mai 2017

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