Joel Embiid (2,13 m, 22 ans) ne joue en NBA que depuis un an, sort de deux saisons blanches, n’a que quelques années de pratique derrière lui. Pourtant le pivot camerounais est déjà comparé à Hakeem Olajuwon.

 

Par Clément Pernin

La légende dit que Joel Embiid, enfant au Cameroun, a tué un lion à mains nues. Elle vient d’Embiid en personne. «J’ai l’impression que les Américains n’ont pas vraiment idée de ce qui se passe dans le monde, surtout au sujet des Africains. Ils nous imaginent courir, entourés de lions, de tigres et de tas d’autres animaux. Ils pensaient que j’avais grandi dans la pauvreté, dans la jungle. Je me suis dit : si c’est ce qu’ils pensent, je vais jouer le jeu», expliqua-t-il à Yahoo. «Quand j’étais à l’université de Kansas, j’ai raconté qu’à 6 ans, au Cameroun, j’avais dû aller dans la jungle, j’avais tué un lion, je l’avais porté sur mon dos pour le ramener au village et que c’est comme ça que j’avais montré que j’étais devenu un homme. Je pense qu’ils m’ont cru.» Depuis, à ceux qui lui demandent de confirmer la légende, lui s’amuse à répondre : «ça pourrait être vrai, ça pourrait être faux». Sur les réseaux sociaux, il proposa à la chanteuse Rihanna de sortir avec lui et à LeBron James de devenir son coéquipier à Philadelphie. Après l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis, sa blague fit fureur : «L’Amérique fait du tanking», du nom de cette stratégie NBA consistant à volontairement être mauvais pour espérer devenir bon ensuite via la draft. Dans un monde où la communication a transformé la langue de bois en langage universel, Embiid et son humour apportent un vent de fraîcheur à la NBA. En dehors des parquets, le Camerounais se distingue. Balle en main ? C’est encore mieux.

 

Les débuts au Cameroun

Né le 16 mars 1994 à Yaoundé, la capitale du Cameroun, Joel Embiid a grandi dans un très bon environnement. La famille possédait une femme de ménage, la maman roulait en Mercedes. «Joel ne manquait de rien. Il avait toujours de la nourriture sur la table et un tas de vêtements, son école était bonne», a décrit son père, Thomas, ancien colonel de l’armée, dans le Bleacher Report.

En revanche, rien ne le prédestinait au basket, officiellement le deuxième sport national. «Il n’y a qu’un sport au Cameroun. C’est football, football, football. Personne ne s’intéresse au basket», a dit l’international de basket Melvin Eyabi dans Grantland. «Les parents voient Samuel Eto’o ou Alex Song (deux footballeurs) et ils se disent : mon fils peut faire ça. Avec le basket, ils ne voient pas ça. Certains ne savent même pas qui est Luc Mbah a Moute (le Camerounais des L.A. Clippers)», ajouta Guy Moudio.

Ce dernier fut le premier entraîneur d’Embiid, à la Kossengwe Academy. Embiid a effectué ses débuts sur un terrain extérieur – seuls deux gymnases dans tout le pays sont affectés au basket – où à chaque air ball, la balle dévalait la rue, à chaque chute, c’était le bras ou le genou qui finissait erraflé, en sang, où après chaque rebond, la balle, au grès des pentes et des fissures du bitume, choisissait elle-même sa trajectoire.

Selon le souhait de son père, il a commencé par jouer au volley, envisageant même d’effectuer une partie de sa formation en France – il est francophone. Il s’est tourné vers le basket à 16 ans. «Il pensait qu’il était Kevin Durant. Il était terrible», dit Moudio, se souvenant de ce grand qui balançait la balle à trois-points sans même avoir appris comment shooter. Mais semaine après semaine, Embiid a pris goût à ce sport. C’est une rencontre avec Luc Mbah a Moute à l’été 2011 qui a changé le cours de son histoire. Lors d’un camp qu’il organise, l’aillier des Clippers fut bluffé par ce grand pivot qui bouge comme un extérieur. Conscient d’avoir sous les yeux une pépite, le vétéran devint le mentor du gamin, le menant dans la foulée au Basketball Without Borders, un camp plus prestigieux, en Afrique du Sud, où Embiid fit encore sensation. Il avait gagné son billet pour les États-Unis, et le lycée de Montverde, en Floride, où Mbah a Moute était passé avant lui.

 

L’apprentissage de l’anglais

Joel Embiid débarque aux États-Unis quasiment sans connaître un mot d’anglais. La première semaine, il s’entraîna à prononcer «good morning» pour avoir quelque chose à dire à ses coéquipiers le matin. Lorsqu’il se lança et dit ces mots pour la première fois, les autres s’esclaffèrent, riant de son accent. Les moqueries continuèrent sur le parquet, où chaque jour, il se faisait «botter le cul», de son propre aveu. Il tombait après un écran, il se dribblait sur le pied. Mais il ne se laissa pas faire, tint tête à ses coéquipiers, et surtout revint chaque jour plus motivé que la veille, s’astreignant à des séances supplémentaires. Après une saison, il changea de lycée, direction The Rock, toujours en Floride, espérant augmenter son temps de jeu.

Entretemps, ses performances lors des tournois estivaux firent fantasmer plusieurs recruteurs universitaires. Bill Self, l’entraîneur de Kansas, fut invité par l’un de ses assistants à venir observer ce mystérieux pivot africain. «Qu’en penses-tu ?», demanda l’assistant. Self resta muet. «Je sais, c’est un projet», reprit l’assistant avant que Self n’intervienne. «Tu te fous de moi ?», lui lança le coach. «Ce gars pourrait être le numéro 1 de la draft. Il peut courir, il a de bons pieds, du touché. Il est incroyable.» Courtisé également par Florida et Texas, Embiid choisit de rejoindre Kansas un an plus tard, après avoir confirmé ses progrès à The Rock (13 points et 9,7 rebonds).

En NCAA, il focalisa rapidement toute l’attention du pays. Ses stats témoignaient de sa progression (11,2 points et 8,1 rebonds en 23 minutes), mais plus encore ses actions laissaient entrevoir un immense potentiel, mêlant qualités athlétiques, mobilité, adresse et surtout un instinct naturel pour le jeu. Il monta dans les projections jusqu’à devenir le potentiel premier choix. Une semaine avant la draft 2014, une opération du pied droit, arrivant après une fracture de fatigue au dos, refroidit les observateurs, et le priva peut-être de la première place. Il fut sélectionné par Philadelphie en 3e position, la plus haute place pour un Africain depuis le bide tanzanien Hasheem Thabeet, 2e choix de la draft 2009. Pour ne prendre aucun risque, les Sixers, lancés dans une opération tanking, à vouloir accumuler les défaites pour récupérer de bons choix de draft, laissèrent le Camerounais passer une saison blanche. Victime d’une rechute, il fut opéré une deuxième fois du pied, un an plus tard, et se vit contraindre de passer une deuxième saison en civil.

 

En exil au Qatar

Le risque qu’il ne puisse jamais évoluer en NBA était réel. Embiid traversa une période douloureuse, à regarder les matches depuis le banc, puis surtout avec le décès accidentel de son frère cadet. Certaines rumeurs firent état de dépression, de comportement indigne d’un professionnel. «J’étais un vampire», concéda-t-il à Sports Illustrated, racontant qu’il sortait la nuit dans la rue puis revenait chez lui jouer à la console, avant de dormir l’après-midi. Pour encadrer leur protégé, les Sixers firent venir Žydrūnas Ilgauskas, l’ex-pivot lituanien ayant subi trois opérations du même genre, et envoyèrent Embiid à Doha, au Qatar, dans un centre de rééducation qui avait accueilli de nombreux footballeurs avant la Coupe du Monde 2014.

Lorsque le Camerounais fit son retour sur le sol américain, se montra aux avant-matches, que des vidéos de ses entraînements fuitèrent, le fantasme reprit à Philadelphie : Joel Embiid allait-il bien devenir un joueur NBA ? Après deux ans d’attente arriva la déliverance, le feu vert des médecins. Près de mille jours après son dernier match officiel, le 1er mars 2014 en NCAA, Embiid était titulaire pour le premier match de la saison des Sixers. Philadelphie s’inclina contre Oklahoma, mais les fans se fichaient du résultat. Habitués à voir leur équipe perdre, ils n’avaient d’yeux que pour le Camerounais de 2,13 m et 113 kg. En 22 minutes, il aligna 20 points, 7 rebonds et 2 contres. Dans les semaines qui ont suivi, il signa son premier double-double (18 points et 10 rebonds), brilla contre les champions de Cleveland (22 points, quatre paniers à trois-points et un contre magistral sur LeBron James), offrit aux siens leur première victoire (25 points contre Indiana), martyrisa Phoenix (17 points dans le premier quart-temps, 26 unités en 20 minutes au total).

 

Un pivot numéro 1 à trois-points

Début décembre, il tournait à 18,7 points, 7,9 rebonds, 1,7 passe et 2,2 contres… en seulement 23 minutes ! Il a déjà mis une main sur le trophée de rookie de la saison, en étant pourtant limité à une vingtaine de minutes par match (avec interdiction de jouer deux matches en deux jours), au moins jusqu’à Noël, par précaution. Sa palette offensive fait frémir ses opposants. Il peut passer son adversaire en vitesse, en force, en utilisant sa technique, et se montre redoutable à longue distance (numéro 1 de NBA à trois-points, 54%, avec plus de deux tentatives par match).

Jour après jour, la sensation s’amplifie, les fantasmes d’hier se concrétisent, les comparaisons avec Hakeem Olajuwon se multiplient. Justement, tout, ou presque, est parti d’une vidéo du pivot nigérian. Quand il jouait au Cameroun, Embiid se vit offrir par Moudio une cassette d’images des pivots des années 90 : David Robinson, Patrick Ewing, Olajuwon. Après une nuit à regarder la vidéo en boucle, il dit à Moudio : «Je veux être Olajuwon». Dans les mois et même les années qui suivirent, il continua de regarder encore et encore Olajuwon, apprenant ses mouvements. Quinze ans après la retraite de celui qui était surnommé The Dream, le basket africain a peut-être trouvé son nouveau roi.

Article extrait de Basket Le Mag, numéro 4, Janvier 2017

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